L’art du majordome XII / The Art of Butlering XII

Yquem 2005
Yquem 2005

Les Grands crus: de l’or en bouteilles

À titre de butler et de sommelier, j’ai pu avoir accès à de beaux celliers et fus à même de constater comment la valeur de certains grand crus n’a cessé d’augmenter. Pendant mes études à Bordeaux dans le cadre de mon Wine MBA ces dernières années je me suis également penché sur le sujet du vin comme véhicule d’investissement.

 

Tout d’abord, savez-vous que le mot butler vient du vieux français « bouteiller » qui signifie la personne en charge de la cave, le maître des celliers ?

Je consacrerai donc cette chronique à vous parler vin et investissement dans le vin.

Un peu comme des tableaux qui ont vu leur valeur monétaire s’envoler, je pense ici au magazine Parcours de juin 2012 qui fut consacré au peintre Riopelle, certaines bouteilles de vin maintenant connaissent le même phénomène. Il est intéressant de noter que les grands crus sont souvent collectionnés par les mêmes personnes qui possèdent des tableaux.

Je pense (encore une fois) au Dr Charest, homme de goût et collectionneur émérite bien connu des lecteurs de ce magazine.

 

Est-il utile de préciser que Champlain Charest, lui qui fut l’ami de Jean Paul Riopelle, fut un « übercollectionneur » québécois de grands vins ? le Dr Charest ayant cédé au printemps 2012 treize mille bouteilles de son importante collection à la SAQ[1].

 

Je pense, entre autres, à sa verticale unique de grands formats du Domaine de la Romanée-Conti LE vin du moment qui atteint actuellement des sommets vertigineux aux enchères.

Mais, avant de parler commerce et valeur monétaire, j’aurais deux anecdotes personnelles à raconter au sujet du peintre et de notre avisé collectionneur, tous deux que j’ai eu la chance et le plaisir de rencontrer.

 

 

La première remonte à 1984 et a pour décor Venise où je m’étais rendu pour participer au célèbre Carnaval.

J’étais descendu à l’Hôtel la Fenice et des Artistes, un petit hôtel assez simple idéalement situé derrière le célèbre opéra La Fenice qui n’avait pas encore connu le drame d’être (de nouveau) incendié.[2]

 

Le Carnaval à peine terminé, l’Hôtel s’est retrouvé pratiquement vide du jour au lendemain et quand je suis descendu dans la salle du petit déjeuner il y avait là Jean Paul Riopelle, seul.

Très décontracté, buvant une bière et fumant une cigarette, impossible de ne pas le reconnaître avec sa crinière blanche (de lion !). Je suis allé timidement lui dire bonjour et voilà qu’il m’invita à m’asseoir et nous avons bavardé relax pendant une bonne quinzaine de minutes. Survint alors un homme élégant, très obséquieux et qui paraissait pressé d’amener Jean Paul Riopelle à un rendez-vous. Cet italien (parlant un français impeccable) l’appelait « maître » et le traitait avec beaucoup de considération tout en trépignant d’impatience. Riopelle, lui, n’était pas pressé et souhaitait finir sa bière. Le peintre lui dit alors « j’aimerais que l’on aille dans un bar avant le rendez vous ».  Le personnage de lui répondre : « Maître il est onze heure du matin les bars ne sont pas ouverts ». Riopelle de répliquer, un peu irrité, « pas vrai, j’en connais un du côté de l’Arsenal qui est ouvert à cette heure-ci». L’autre de répondre « mais nous n’avons pas le temps et le ministre va nous attendre ». Riopelle ajouta « mais nous n’y resterons pas longtemps » C’est alors qu’il s’est levé et a suivi son interlocuteur en protestant.

 

-Pour moi, tout ceci était complètent surréaliste-

 

Je venais de vivre une rencontre unique, à Venise, avec un peintre de génie, et en assistant à une scène tout à fait dans le ton de la Commedia dell’arte.

 

Changement de décor et changement d’époque, ma rencontre avec le célèbre radiologue eut lieu au printemps 2010 sur la terrasse attenante au parquet de la Caisse de dépôt du Québec à Montréal ou je travaillais en qualité de sommelier.

 

L’événement consistait en un dîner bénéfice au profit de la Fondation du CHUM. La SAQ avait contribué à l’événement par une commandite de grands crus. Ce soir-là j’ai donc eu le plaisir de m’occuper d’un lot de bouteilles de Cheval Blanc 1995… à faire déguster à l’apéritif. Les convives ayant déboursé plusieurs milliers de dollars venaient goûter en des vins prestigieux et il y avait là la panoplie des premiers grands crus bordelais.

Le Cheval Blanc 1995, il faut bien le dire, était exceptionnel. Pas besoin de le carafer, le vin présentait au mieux de sa forme et était à pleine maturité (la finesse des tanins « cachemire » comme aime à les qualifier Pierre Lurton). Les convives au départ se dirigeaient qui vers Mouton ou Margaux, ou faisaient un petit tour et certains, hésitant, ne savaient pas trop quoi choisir…

Survient Champlain Charest, qui se place au centre regarde un moment l’ensemble des vins offerts et se dirige droit vers mon poste de dégustation. Tous l’observent et constatant son air de (grande) satisfaction; en un instant la table fut envahie, le « buzz » avait eu lieu, tout le monde voulait goûter le Cheval Blanc 1995 !

« Si Champlain aime, je vais aimer » semblaient s’être dit tout le monde.

 

Si la plupart des amateurs de vin cheminent au gré de leurs découvertes tant pour le vin (que pour les tableaux), certains comme Champlain Charest sont plus méthodique, savent acheter et au final assemblent des collections qui, en plus de donner du plaisir à leur propriétaire, s’apprécient et finissent par valoir une petite fortune.

 

Déguster et s’enrichir

 

Quelques conseils pour devenir un Midas dans le marché du vin.

 

Comme j’ai effectué mon WINE MBA[3] à Bordeaux en langue anglaise, permettez-moi d’utiliser, à l’occasion, quelques termes anglais.

Pour commencer, et ce avant de discuter quels sont les vins à acheter, il faut établir quelques paramètres et règles de base :

 

1- En premier lieu, pensez un moment à l’inscription de Delphes : « Connais-toi toi-même ».

Quel type de collectionneur-investisseur êtes vous ?

Pensez-vous à long terme ou à court terme ?

Remarque : Si vous voulez faire du « day-trading » oubliez le vin, ce n’est pas pour vous.

Tant pour vos bouteilles que pour votre investissement, le temps n’honore pas ce que l’on fait sans lui…

Oui, il est possible d’acheter un lot de vin aux enchères sous douane (In Bond) et de le remettre sur le marché rapidement, mais assembler une collection s’inscrit davantage dans un projet de longue durée.

Il faut donc y consacrer une somme d’argent qui deviendra une immobilisation de capital et bien calculer, d’entrée de jeu, le coût de renonciation (opportunity cost).

 

À ce sujet un peu de prudence s’impose, consultez le Live-Ex Fine Wine 100 et notez au passage comment l’indice après être passé à 365 en 2011 est maintenant rendu à 235 fin 2012…un bon signal ?

 

2- Traçabilité et conditions de vieillissement optimales.

En second lieu il faut penser aux conditions de conservation du vin.

Dès le premier jour où le vin vous est confié vous devez pouvoir le placer dans une cave de vieillissement optimale et documenter le tout en détail, photos et documents à l’appui soit :

  1. a) un livre de cave et un registre ou seront consignés les bons de livraison ainsi que toute correspondance utile qui pourra éventuellement être remis à un acheteur et qui fera foi de l’évolution et de la traçabilité du vin,

 

  1. b) des notes de dégustation par vous ou un expert (mieux !) qui suit l’évolution du vin dans vos conditions de conservation particulières seront utiles et pourront s’avérer importantes à la revente.

 

Votre cave de vieillissement ne doit pas nécessairement être luxueuse, mais devra être expertisée par un professionnel qui validera son potentiel et sa qualité.

Si vous ne disposez pas d’une cave de vieillissement optimale, faites la location d’un cellier dans l’endroit de votre localité qui a la meilleure réputation. À Montréal ce serait probablement au Pied du Courant, la SAQ offrant des celliers de différentes tailles et contenances (entre 400 et 4000 bouteilles), en Angleterre ce serait un endroit comme Octavian Vaults (http://www.octavianvaults.co.uk).

 

3- Achetez votre vin le plus en amont possible, si possible du château ou du négociant ayant sécurisé par le biais du courtier son lot de bouteilles et qui traitera votre commande, ou au Québec à travers le Courrier Vinicole de la SAQ de façon à ce que le vin ait eu le moins de propriétaires successifs possibles.

Si vous achetez d’un encanteur, préférez des maisons sérieuses et méfiez-vous des courtiers peu scrupuleux la fraude étant présente dans le merveilleux monde du vin.

(Savez-vous qu’une bouteille de Petrus vide se vend USD $400.00 à Hong Kong ?)

 

4- Caveat emptor, si vous êtes impatients et ne voulez pas seulement acheter des millésimes jeunes et que vous recherchiez déjà des bouteilles rares et des millésimes anciens, vous vous devez de lire et d’apprendre sur les périls associés à ce type d’achat. Pour ce faire, je ne saurais trop vous recommander la lecture du livre de Benjamin Wallace « The Billionaire’s  Vinegar ». Tapez également le nom de Rudy Kurniawan  (surnommé Dr. Conti) dans un moteur de recherche. À travers les agissements du Dr. Conti vous trouverez des noms de maison de courtage que vous aurez le loisir d’investiguer (ou d’éviter)…

 

5- Cultivez vos contacts, bâtissez votre réseau et nouez de solides amitiés.

Au lieu du Dr. Conti vous tâcherez d’imiter le Dr. Charest qui au fil des années s’est lié d’amitié tant avec Jean-Paul Riopelle qu’avec Aubert de Vilaine le propriétaire de la Romanée-Conti.

 

La loyauté se trouve ici récompensée et il n’est pas surprenant d’apprendre que notre collectionneur possède d’authentiques oeuvres du peintre et d’authentiques et uniques grands formats[4] du prestigieux domaine.

Je m’arrête ici pour le moment, ceci conclue la série de douze articles sur l’art du majordome et je vous souhaite une bonne dégustation!

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[1] Je lève au passage mon chapeau à Champlain Charest et le remercie d’avoir fait en sorte que sa collection reste au Québec car il lui aurait été loisible de la confier à Christie’s qui aurait pu la vendre en un instant sur le marché mondial.

[2] Il fut incendié en 1996, la troisième fois de son histoire mais, fin heureuse, tel le Phénix il renaît de ses cendres et le théâtre a de nouveau rouvert ses portes en 2003 restauré à l’identique.

[3] Complété en 2011, Richard Sagala est le seul Québécois détenteur de ce MBA spécialisé.

[4] Des mathusalems de 6 litres de la Romanée-Conti

Une réaction

  1. En qualité de conseiller en douane retraité j’aimerais apporter une observation à l’effet que de la marchandise sous douane se traduit par goods  » In Bond  ».
    An inbound shipment qualifie une expédition qui entre ou qui vient d’entrer.
    On dit aussi inbound voyage pour décrire l’arrivée d’un navire pour le différencier avec container ship on the outbound voyage.

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