L’art du majordome/ The Art of Butlering XI

Gishi l’homme droit

ou

Virilité -vs- Masculinité

« Alors que les Grecs entretiennent toujours la crainte de ne pas élever leurs hommes de manière assez forte, le masculin s’exprime de manière fort différente à la Renaissance » exprime Georges Vigarello[1].

«Dans la royauté, à la cour, se manifestent le maintien, l’élégance, une manière différente d’entrer en relation entre individus». Cette phrase m’inspire la présente chronique

Les auteurs de L’Histoire de la Virilité oppose le concept de Virilité: « domination absolue » à celui de Masculinité: l’homme de cour de la Renaissance.

Pour être passé par les collèges classiques du Québec je me souviens comment on faisait l’éloge de la virilité avec les histoires des Spartiates teignant leur tunique en rouge pour ne pas être impressionnés par le sang et les blessures, les leurs et celles que recevraient leurs frères d’armes pendant la bataille.

Ce n’est que plus tard que j’ai découvert l’idéal de la Renaissance dans le livre de Baldassar Castiglione[2] intitulé « Le livre du courtisan ».

Ce livre sublime se trouve facilement en livre de poche pour le prix d’un magazine.

À mon sens Le livre du courtisan devrait être lu par tout occidental cherchant ses racines culturelles et croyant qu’en matière de philosophie et règle de vie, c’est la culture orientale qui est supérieure à la sienne. Attention, je ne dis pas que la culture orientale est inférieure, je pratique moi-même le Qigong et je suis particulièrement sensible aux enseignements du Tao.

À mon sens, Le livre du courtisan devrait ête lu, étudié, réfléchi, médité, pratiqué et assimilé dans ses valeurs et ses enseignements. Il pourrait aussi servir de boussole aux orphelins de la virilité.

«Si aujourd’hui la virilité est en crise, c’est pour une raison très simple: nous vivons un déni de la domination, qui est à la fois salutaire et indiscutable», avance Georges Vigarello[3]

Mais parlons un peu de ce livre du courtisan admirable et étonnant qui fit grand bruit dans le domaine (nouveau) de l’édition. D’abord, rappelons qu’en 1528 quant il est paru la première fois, le livre faisait partie de cet avant-garde technologique comparable à l’avènement de l’internet et qui entrainerait  la diffusion de la culture et des communications à un niveau sans précédent. Si l’on parle de dématérialisation du support de nos jours, au seizième siècle l’objet livre était tout un bouleversement technologique. Rappelons que la première bible de Gutenberg fut publiée en 1455, et les livres (sutout profanes) étaient aussi rares que chers en 1528 et réclamaient l’invention d’une nouvelle catégorie d’individus: les lecteurs.

Il n’y avait que le clercs et les religieux à cette époque qui savait lire et les aristocrates étaient les seuls qui pouvaient avoir appris des rudiments de lecture dans leur éducation et n’étaient pas encore des lecteurs voraces. Mais en dépit de ce contexte, Le livre du Courtisan a tout de même rencontré un succès tel qu’en 1587 il comptait une quarantaine d’éditions italiennes (une centaine jusqu’à aujourd’hui) et fut traduit en français, espagnol, anglais, allemand, polonais, prouvant que l’Europe des cours s’est reconnue dans l’oeuvre du gentilhomme mantouan. En fait, on ne peut parler que de succès de l’édition, le livre le dépasse largement pour devenir un phénomène social et historique.

Il a imposé, avec la figure du parfait homme de cour, un idéal humain dont le « gentilhomme », l ‘ « honnête homme », le « gentleman » ont été les différents avatars.

L’empereur Charles Quint (un contemporain de Castiglione), dit-on, avait trois livres de chevet: la Bible, le Prince de Machiavel et le Courtisan de Castiglione.

Castiglione de son vivant a été honoré et Raphael a exécuté son portrait.

Le Courtisan utilise le récit dialogue, une conversation entre amis qui discutent amicalement sur des sujets ou leurs idées divergent.

Le Courtisan est un livre qui, entre autres, met en scène la virilité et la masculinité. Le live parle de ce qui devrait constituer l’éducation d’un jeune noble pour qu’il puisse être présenté à la cour. On pose d’abord que le noble doit être un guerrier et doit protéger la cité. Ceci est considéré comme étant la seule profession acceptable et où tout sujet qui l’en éloignerait ou « l’affaiblirait » dans son corps et dans son esprit serait répréhensible et dangereux.

Ceci permet tout au long du livre des échanges savoureux ou les virils considèrent l’apprentissage de la musique comme un truc de filles et ou Castiglione répond en exposant les idéaux de la culture grecque et posant la valeur des arts comme étant des sujets propre à fortifier le corps et l’âme et non l’inverse.

Pour la musique, par exemple, puisant chez Aristote et Platon, il nous dit que bien qu’elle permette l’expression de la sensibilité elle galvanise et décuple la force du soldat au combat et ne peut être vue comme une propension à la faiblesse.

À la fin du livre on constate que le parfait courtisan excelle à cheval et dans le maniement des armes mais développe son goût pour la culture et les beaux-arts et acquiert des manières gracieuses en société. Pour Castiglione l’essentiel pour le noble est de servir avec dignité un maître, mais si son prince est malhonnête[4] ou mène une vie par trop dissolue, il peut le quitter et se mettre au service d’un autre. Le Courtisan doit s’assurer de son maintien et ceci implique une éthique et une moralité conséquente pour ne pas devenir « ministre de la honte[5] » de son employeur.

Le mot maintien est donc à prendre ici comme une posture physique et une posture morale. De nos jours ne dirions nous pas une posture « éthique »?

Mais, le maintien d’abord est une posture physique. C’est elle qui permet au danseur de trouver son axe et de pouvoir exercer son art, au cavalier de se tenir à cheval, à l’escrimeur de se défendre. Pour trouver son axe il faut se tenir droit, se tenir droit, c’est la rectitude. Du grec orektus et du latin rectus, recht en allemand right en anglais, par quel effet de translation le maintien, la posture physique peut elle se doubler d’une valeur morale?

Pour les orientaux le corps est le siège de la sagesse, ceux-ci n’opèrent pas cette dichotomie entre le corps et l’esprit comme nous avons tendance à le faire en Occident.

Leur conception me parait supérieure.

C’est ainsi que dans la pratique du Zen on en arrive même à définir le Zen par zazen à savoir: le Zen c’est s’asseoir centré (zazen). Le bénéfice spirituel apparait de lui même à qui pratique la posture, le maintien et la contenance.

Ceci amène la rectitude et dans le code d’honneur du Bushido (des samouraïs japonais) l’épithète « gishi » (homme droit) est regardée comme supérieure à tout titre exprimant la perfection dans les sciences ou les arts.

Je me souviens que, étant petit, j’entendais dire dans ma famille que mon grand-père était un homme droit et que c’était la seule chose qui comptait.

Je ne comprenais pas ce que signifiait cet « homme droit » mais je sentais que c’était le plus beau qualificatif que l’on pouvait se mériter.

Alors, à votre avis, la pratique du maintien et de la contenance réclamée par l’Étiquette[6] represente-t-elle une force ou une faiblesse pour affirmer la Masculinité au XXIème siècle?

[1] Histoire de la virilité, d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, éd. du Seuil

[2] Baldassare Castiglione, comte de Novellata est un écrivain et diplomate italien né le 6 décembre 1478 à Mantoue, mort le 8 février 1529 à Tolède (Espagne)

[4] « Dans les choses  déshonnêtes nous ne sommes obligés d’obéir à personne ». Livre du Courtisan, Livre deuxième, chapître XXIII

[5] Livre du Courtisan, Livre deuxième, chapître XXIII

[6] La courtoisie du samurai est « de la force au repos » et l’expression de sa maîtrise.

Dans l’une des écoles japonaises les plus célèbres pour l’étiquette, l’Ogasawara, il est dit :

« Le but de toute étiquette est de cultiver votre esprit de telle manière que, même lorsque vous êtes tranquillement assis, l’idée ne puisse même pas venir au plus grossier des hommes d’oser vous attaquer ».

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