L’art du majordome X/ The Art of Butlering X

L’Étiquette, le Protocole et DSK

Pour cette chronique j’aimerais vous entretenir sur le rapport entre l’Étiquette, le Protocole et Dominique Strauss-Kahn (DSK) .

DSK, trois lettres qui ont fait le tour du monde et qui sont les initiales de l’ex-directeur[1] du Fonds Monétaire International. Inutile de rappeler ici l’affaire à l’origine de sa célébrité planétaire du printemps 2011 tant elle est connue de tous.

Pour commencer, qu’est ce que l’Étiquette?

« L’Étiquette c’est le bruit que l’on ne fait pas en mangeant sa soupe[2]« .

Cette amusante définition, ne semble pourtant pas être à prendre à la légère au New Jersey ou une loi précise qu’il est illégal de faire du bruit lorsque l’on mange de la soupe en public[3]. On ne badine pas avec les bonnes manières dans cet état américain près du Québec.

En fait, ce qui ressort de cette histoire de bruit est que, généralement, les règles d’étiquette mises en cause sont celles qui consistent à ne rien faire qui puisse nous rendre désagréable aux yeux et à la sensibilité de nos contemporains.

Si cette règle s’appliquait à nous pourrait-on bien se sentir quelque peu brimé de devoir se contrôler et de ne pas pouvoir manger avec insouciance et abandon? Si on retourne le point de vue et que l’on observe nos invités ou nos convives, serait-on enclin à penser que c’est bien là le minimum qu’ils puissent faire que de se comporter envers leur hôte avec un peu de distinction vu les efforts et le coût engendrés par la préparation du repas?

Pour ma part, la définition de l’Étiquette que je préfère et qui en valide à mon sens l’acquisition pourrait se dire comme suit: les bonnes manières sont le comportement que vous continuez à adopter même quand personne ne regarde.

Actuellement, dans nos cultures démocratiques, les gens sont de plus en plus méfiants et cyniques envers leurs dirigeants et les élites qui les gouvernent. Les citoyens désabusés pensent souvent que les personnalités publiques cherchent à présenter une image de charme et de respectabilité pour emporter notre vote, une fausse image policée et fabriquée par des conseillers en communication ayant la maîtrise du marketing pour préparer nos élites à devenir des virtuoses dans l’art de se vendre.

On pense aussi, qu’une fois au pouvoir, ces personnes adopteront un comportement différent et que désormais tout le business se passera derrière des portes closes où des motifs peu avouables et les intérêts particuliers l’emporteront sur l’intérêt général, à charge pour les politiques de convaincre subséquemment leurs commettants et de vendre l’apparence de justice, de vérité et de légitimité de ce qui procède en fait d’une tout autre réalité.

Pour exceller dans cet art de la représentation, il faut être un bon comédien et ce n’est pas pour rien que les USA ont choisi de 1981 à 1989 comme président un acteur, Ronald Reagan. Ce dernier s’était mérité le sobriquet de Teflon President par son habileté à éviter d’être éclaboussé par les scandales de son administration.

Sacha Guitry[4] disait qu’un bon acteur est quelqu’un qui ment avec l’intention tromper.

Guitry n’est certainement pas fautif de le penser. Si un acteur prend le rôle de Napoléon Bonaparte et que vous n’y croyez pas… cela ne fera pas un très bon film.

Est-ce immoral ou habile de la part d’un comédien de chercher à tromper par l’art?

Ce n’est certainement pas immoral, plutôt habile de sa part en fait puisque c’est un jeu et que c’est une expression de sa capacité à incarner ses personnages, une vertu dans son art, vertu dans le sens d’efficace (comme dans virtuose).

Reagan excellait à représenter, pourquoi ne pas transposer cette vertu sur DSK?

À cette époque, certains le voyaient déjà comme le prochain Président de la République Française.

Est-ce que c’est parce qu’il a manqué un moment à l’Étiquette en se comportant avec indélicatesse envers une personne qui eut le malheur de pénétrer dans la suite de son hôtel de Manhattan? Peut être que oui, peut être que non, on ne connaîtra jamais le fond de cette histoire. D’aucuns peuvent avoir leur avis là-dessus, pour ma part je situerais le problème sur une autre plan.

Indépendamment de la chronique judiciaire et des dommages que lui réclame la partie civile, ce qui est en cause pour les fins de ma chronique c’est le manquement au Protocole; manquement qui fut extrêmement grave dans les circonstances.

Le Protocole ce sont les règles qui régissent les rapports entre les puissances (pays, états, etc.) et, j’ajouterais, qui devraient régir le comportement des élites qui les occupent.

Dominique Strauss Kahn était directeur du Fonds Monétaire International depuis 2007. Le FMI, est-il utile de le rappeler, est le banquier de dernier recours pour les états au bord du gouffre. Son intervention dans leurs économies est toujours accompagnée par des mesures draconiennes causant énormément de souffrances à leurs habitants, souffrances jugées nécessaires pour relever des économies en faillite. Le FMI compte sur des populations stoïques acceptant d’assumer un grand degré d’inconfort et de difficultés pour redresser la barre de leur économie et repartir sur des bases assainies. Par exemple, je pense à l’Argentine[5] des années 1999-2002.

De fait, après avoir démissionné et dès lors qu’il a pu se le permettre, DSK s’est rendu à l’été 2011 à Washington pour s’excuser auprès du FMI et de ses collaborateurs des indignités qu’il à causé à l’institution et à la réputation de ces derniers[6].

Pas vu, pas pris?

DSK comptait sur les portes closes de sa suite pour ne rien laisser filtrer de son attitude ce jour-là et sa dignité de directeur de cette prestigieuse institution pouvait, pensait-il, être mise au placard un moment.

Le Protocole ne peut jamais être mis au placard. Le Protocole agit 24/7.

On n’est pas Président, Premier Ministre ou une reine pendant les heures ouvrables.

Si on trouve la charge trop lourde à porter on démissionne ou l’on abdique. Ce n’est pas un jeu que d’être élevé à un poste de responsabilité engageant d’importantes décisions sur l’économie et la vie des gens.

En matière d’étiquette certains écarts peuvent être tolérés car il s’agit de rapports de gré à gré entre les individus et sujets à interprétation. En matière de fonction officielle, la tolérance est de zéro car la fonction est supérieure à l’individu qui l’occupe un temps pendant la durée de son mandat s’il s’agit d’une nomination ou d’une élection, ou sur la durée d’une vie entière s’il s’agit d’un monarque. Dans les deux cas il est le gardien d’une fonction qui l’oblige à s’élever et n’a pas le loisir de la faire descendre au niveau de ses instincts.

J’ai habité presque cinq années en France et j’ai pu constater comment les français sont tolérants par rapport au monde anglo-saxon pour les histoires d’alcôves et la vie privée de leurs dirigeants. Bien pour eux, ce sont leurs élites, ce sont leurs affaires.

Mais, suite à la crise financière de 2008 (crise qui est loin d’être résorbée d’ailleurs), il est impensable d’imaginer dans les circonstances comment le FMI par la voix de son directeur aurait l’autorité morale pour contraindre à l’acceptation de mesures draconiennes des pays en défaut de paiement comme le sont présentement la Grèce et peut-être bientôt le Portugal et l’Irlande.

Cinq jours seulement après son départ du Sofitel en mai dernier DSK dût remettre sa lettre de démission comme directeur du FMI.

Sous l’angle du Protocole il ne pouvait faire autrement. En fait, ce délai lui fut en quelque sorte consenti pour pouvoir sauver la face et soumettre sa lettre de démission de sa propre volonté, mais à peine avait-il quitté la suite 2806 du Sofitel ce jour-là que, ipso facto, il avait démissionné, la dignité de la fonction de directeur du FMI n’étant déjà plus entre ses mains.

On ne badine pas avec le Protocole.

Vers: L’art du majordome XI/ The Art of Butlering XI 


[1] Pour ceux n’ayant jamais entendu parler de DSK, une simple recherche dans un moteur de recherche vous éclairera aussitôt.

[2] B.Cerf

[4] Sacha Guitry (1885-1957), comédien et homme de théâtre français

[5] Pour en savoir davantage, je vous invite à visionner le film Mémoire d’un saccage http://www.dailymotion.com/video/xfk5f1_fmi-argentine-memoire-d-un-saccage_news

[6] « Je suis venu ici pour m’excuser auprès de ceux qui ont été blessés par toute cette histoire […] c’était une erreur de ma part […] et je suis désolé des répercussions négatives que cela a eu pour cette institution ». ref: http://www.lesaffaires.com/secteurs-d-activite/general/dsk-s-excuse-auprs-des-employs-du-fmi/534251

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