L’art du majordome IX / The Art of Butlering IX

De pied en cap

À la dernière chronique je commençais l’article comme suit:

« Sticky Wickets[1]« , voilà une expression britannique qualifiant les situations délicates, les terrains glissants sur lesquels il vaut mieux ne pas trop s’aventurer.

 Comme majordome où le lieu de travail se trouve à être la résidence privée de votre employeur, il faut bien sentir où se trouvent les lignes invisibles à ne pas franchir, les sujets à ne pas aborder, les questions auxquelles on ne peut répondre directement.

Si vous vous rappelez l’article, je développais une situation délicate ou l’épouse de mon employeur me demandait de passer un commentaire sur son allure avant d’aller à une soirée de gala. Le problème est évident, il est déjà difficile de trouver le ton juste quand il s’agit de passer un jugement sur l’apparence d’une personne, si au surplus vous entretenez un lien professionnel avec cette même personne, tout se complique. Une telle situation demande du doigté et vous ne pouvez répondre rien de trop personnel ou qui pourrait être mal interprété, ni causer un malentendu, voire dans certaines situations dégénérer et vous coûter votre poste.

S’esquiver n’étant pas non plus une solution, vous pourrez quand même répondre de façon efficace et professionnelle si vous avez reçu l’entrainement approprié et que vous faites preuve d’un minimum de tact et de jugement.

La teneur de l’article allait dans le sens de tâcher d’éviter de trop s’impliquer dans nos commentaires.

Dans cette chronique-ci nous irons plus loin et nous ne refuserons pas de nous impliquer.

Nous étudierons le cas de figure suivant:

La femme de votre employeur est affublée d’un horrible chapeau, elle s’apprête à le porter pour la première fois. Elle se pose en face de vous un peu avant de sortir et vous demande votre opinion sur son apparence.

Rappellons que dans la chronique précédente elle était très belle dans sa robe du soir, mais dans ce cas-ci, c’est l’inverse.

Que faire? Nous avions suggéré de ne répondre qu’un laconique « c’est bien », alors que pourtant nous aurions pu faire des éloges, mais maintenant… le majordome ne pense pas du tout que « c’est bien ».

Allez vous vous en tenir à une réponse banale (et cette fois-ci mensongère) en disant « c’est bien » ou allez vous vous exprimer davantage en accord avec ce que vous pensez (vous trouvez ce chapeau bien moche)?

Vous voilà embarassé.

Peut être vaut-il mieux dire qu’il est beau ce chapeau…, après tout c’est son problème, si elle l’a acheté c’est bien qu’elle le trouve beau elle, non?

C’est une option; mais ce n’est peut être pas la bonne.

Peut être s’est elle fait influencer par la vendeuse et maintenant elle souhaiterait obtenir une seconde opinion car elle commence à douter, ou bien elle ne doute pas mais elle veut s’assurer qu’il rehausse l’agencement de sa tenue, bref elle veut votre avis de professionnel.

Cette situation peut paraître incongrue mais il faut comprendre que, le majordome exerçant au sein du foyer de son employeur, il peut être sollicité pour des avis qui font appel à sa subjectivité personnelle. C’est un peu un gage de reconnaissance et de proximité.

À un certaine époque ou dans certains milieux formels jamais ce genre d’opinion n’eut été demandé, mais à notre époque les liens sociaux sont plus souples et les gens sont souvent moins distants

En fait, cette chaleur et cette proximité apparente vous demande davantage de travail et vous oblige à faire preuve de beaucoup de jugement et, franchement, la plupart du temps on pourrait bien s’en passer.

Bien, comme professionnel, qu’allez vous faire dans ce cas-ci?

La réponse est dans le dialogue suivant:

-Madame:  » Comment me trouvez vous avec mon nouveau chapeau? »

-Majordome: « Vous me demandez comment je trouve votre chapeau? »

 -Madame: « Oui, comment me trouvez vous? »

 -Majordome: « Vous me demandez mon avis personnel madame?

 -Madame: « C’est bien ce que je vous demande »

 -Majordome: « Madame je trouve que ce chapeau n’ajoute rien« 

 -Madame:  » Vous ne l’aimez pas? »

 -Majordome: « Je trouve qu’il n’ajoute rien »

 -Madame: « C’est pourtant un chapeau haute couture de X »

-Majordome: » il n’ajoute rien »

À ce point, elle se regardera probablement dans une glace et considérera votre jugement.

De deux choses l’une, ou elle trouvera que vous avez raison et le chapeau volera sur le canapé et elle sortira sans lui, ou elle haussera les épaules, convaincue que vous ne connaissez rien de la mode et que vous êtes vieux jeu (ce qui est peut être vrai…) et sortira fièrement chapeau en avant.

Était ce la bonne réponse à faire?

Analysons étape par étape le scénario qui précède:

Madame: « Comment me trouvez vous avec mon nouveau chapeau? »

Majordome: « Vous me demandez comment je trouve votre chapeau? »

Vous répétez sa phrase et lui demandez si vous avez bien compris.

Madame: « Oui, comment le trouvez vous? »

Vous l’avez forcé à répéter la question et vous l’avez ramené au chapeau seulement.

Non, ce n’est pas parce que vous êtes dur d’oreille, mais plutôt pour lui signifier que vous avez compris la question et que vous voulez vous assurer qu’elle veut vraiment votre opinion.

Elle la répète (pas de chance), elle veut votre avis.

Madame: « Oui, comment le trouvez vous? »

Alors vous lui demander de valider

Majordome: « Vous me demandez mon avis personnel madame?

Ce faisant vous précisez que cet avis est personnel et que vous ne lui offrez pas comme ça, gratuitement, mais bien à sa demande.

Madame: « C’est bien ce que je vous demande »

Elle confirme que c’est bien votre avis personnel qu’elle veut

Majordome:  » Madame je trouve que ce chapeau n’ajoute rien« 

Alors vous donnez votre avis et vous dites que le chapeau n’ajoute rien.

Vous n’avez pas dit qu’il était moche, ou qu’elle n’était pas belle avec ou ne savait pas le porter, vous exprimez une position négative, mais seulement dans le sens qu’à ce moment précis il ne rehausse pas son apparence. Ce faisant, vous avez placé votre réponse sur le plan de la fonction du chapeau sans passer un jugement esthétique ni sur elle, ni sur l’ objet.

La fonction d’un chapeau que l’on porte l’après-midi pour aller prendre le thé est de rehausser l’apparence, d’ajouter une touche de fantaisie et de raffinement. Le chapeau n’a pas pour fonction de garder la tête au chaud ni de protéger contre les intempéries.

Comme vous avez circonscrit votre opinion au caractère fonctionnel du chapeau vous évitez de ce fait de porter un jugement négatif sur lui, ou sur le goût de madame ou de son créateur. Le designer de mode est peut être une de ses connaissances ou bien est-il cher à son coeur, en tout cas, dit ainsi elle ne pourra pas être froissée.

Mais, comme vous ne passez pas un jugement assez émotif elle vous pousse un peu et répète:

Madame: « Vous ne l’aimez pas? »

Et vous, vous persistez à remettre la question sur le plan fonctionnel.

Majordome: « Je trouve qu’il n’ajoute rien »

Elle fait valoir le prestige de son créateur

Madame: « C’est pourtant un chapeau haute couture de X »

Mais vous retournez  sur le plan de la fonction

Majordome: » il n’ajoute rien »

Ainsi, vous avez répondu, vous avez circonscrit un champ d’intervention et vous y êtes tenu. Vous avez dit vraiment ce que vous pensiez, car le trouver beau ou moche ne compte pas en vérité et si c’est votre sentiment, vous le gardez pour vous car elle ne le porte pas pour vous et vous ne faites pas partie de son milieu ni du cercle d’ami(e)s à qui il est destiné.

Vous n’avez pas d’opinion sur le talent du créateur de mode car vous n’êtes pas critique de mode, ce qui vous intéresse comme professionnel c’est de protéger votre employeur.

En trouvant qu’ « il n’ajoute rien » vous suggérez que ce chapeau pourrait davantage convenir à un autre type de tenue ou de circonstances donc vous ne passez pas de jugement qui condamne ou déprécie ou qui sous entend un manque de goût.

Au final, si elle trouve que vous n’avez pas de goût en matière de chapeau c’est très bien car elle évitera de vous demander votre avis sur ce sujet la prochaine fois (un problème de moins…) mais, si elle était elle même vraiment peu sûre de sa valeur, vous lui avez donné une option de choisir de ne pas le porter.

Retournons le chapeau dans sa boite. Comment trouvez vous cette démarche?

Plusieurs circonstances, personnelles, professionelles, au bureau etc. sont potentiellement des sticky wickets et pourraient bénéficier d’une telle approche. Si vous tâchez de vous faire apprécier, si l’enjeu est un contrat ou si vous souhaitez progressez dans votre milieu, l’étiquette est un passeport utile et indémodable. Gardez en tête qu’un ton sobre et des propos mesurés valent toujours mieux que des excès d’enthousiasme quitte à ce que l’on vous trouve un peu gris. Nous continuerons sur ce sujet au prochain article.

Vers: L’art du majordome X/ The Art of Butlering X 

[1] Sticky Wickets: expression empruntée au cricket ou la balle effectue des faux bonds sur un terrain inégal ou en mauvais état.


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