L’art du majordome VIII / The Art of Butlering VIII

« Sticky Wickets« 

« Sticky Wickets[1]« , voila une expression britannique qualifiant les situations délicates, les terrains glissants sur lesquels il ne vaut mieux pas trop s’aventurer.

Comme majordome où le lieu de travail se trouve à être la résidence privée de votre employeur, il faut bien sentir ou se trouvent les lignes invisibles à ne pas franchir, les sujets à ne pas aborder, les questions auxquelles on ne peut répondre directement. Un exemple?

C’est soir de gala, Madame doit aller rejoindre son époux pour une soirée de bienfaisance.

Elle s’est préparée une partie de la journée, elle porte une (très belle) robe du soir, des bijoux précieux, elle est professionnellement coiffée et maquillée et est enfin prête  à partir.

Vous êtes au pied de l’escalier ou vous l’attendez avec son manteau, une voiture est devant la porte.  Elle paraît sur le palier et vous demande avec un large sourire:

« Richard, comment me trouvez vous? »

Sa question parait légitime, elle sait qu’elle est au sommet de sa forme et de son apparence mais elle vous connait et veux obtenir la confirmation que tout va bien.

Alors, allez vous répondre et qu’allez vous répondre?

La vérité est qu’elle est éblouissante (et de surcroît  très belle…).

Alors qu’allez vous dire?  Cher lecteur la question s’adresse maintenant à vous.

Allez vous dire la vérité?

« Madame vous êtes éblouissante » et rajouter « et très belle ».

(puisque c’est la vérité)

Vous êtes tenté n’est ce pas? Mais, tiens, je vous sens douter …

Peut être direz vous seulement: « vous êtes éblouissante »  ou bien  « vous êtes très belle ».

Est-ce là votre réponse?

Si vous optez pour l’une ou l’autre je vous dirai: « Attention DANGER ».

Je vois que vous pressentez un piège, vous hésitez, alors peut être décidez vous simplement de ne rien dire en faisant semblant de ne pas avoir entendu la question.

Mais la situation ne vous y autorise pas, vous êtes là au pied de l’escalier,  elle vous regarde et attend une réponse.

Vous êtes un peu mal, vous sentez vos paumes devenir moites et vous restez muet…

Mais elle, elle ne l’entend pas de cette manière, elle repose la question  » Comment me trouvez vous? » son ton est celui de quelqu’un qui veut une réponse.

Embêtant n’est ce pas?  Vous allez bien devoir répondre quelque chose.

Vous êtes le majordome, vous veillez à ce que l’harmonie règne dans le domicile, que tout se passe bien et présente au mieux. Madame s’apprête à sortir, elle  veut partir confiante et en sécurité  par rapport à son apparence, elle pense bien avoir tout réglée, et vous qui avez le sens du détail, vous pouvez valider son sentiment…à moins qu’il n’y ait un problème qu’elle n’ait pas vu… Bref, elle vous demande votre avis professionnel.

Comme vous êtes un professionnel, vous savez bien qu’en matière d’apparence vous ne devez pas passer de commentaires sur votre employeur, les membres de sa famille ou les invités et convives qui entrent dans sa demeure. Et là, en plus, c’est de la femme de votre employeur qu’il s’agit (!).

Avez vous vu par hasard le film de Kazuo Ishiguro qui s’intitule The Remains of the Day

(le film a été traduit en français sous le titre Les vestiges du jour).

Dans ce film, l’excellent acteur britannique Anthony Hopkins incarne Stevens le Butler de Lord Darlington, une famille aristocratique anglaise à la fin des années trente.

Alors, imaginez vous sous les traits de Stevens, ou bien soyez votre propre personnage et essayez d’évaluer correctement la situation sur le plan de l’étiquette et de la diplomatie.

Se taire et ne rien dire n’est pas une option, nous l’avons vu précédemment, Madame  vous a posé la question deux fois et s’apprête à le faire encore si nécessaire.

Résumons: on vous pose une question ou la réponse vous entraîne à qualifier l’apparence d’une personne  qui vous emploie.

Qu’elles sont les options qui s’offrent à vous?

1a- Dire la vérité: “vous êtes éblouissante ».

Comme professionnel  vous n’êtes pas  payé pour être ému ni troublé par l’apparence de votre employeur ou de sa famille. Un peu comme un médecin qui trouverait « éblouissantes » ses patientes.

1b- Dire la vérité: « vous êtes très belle ».

C’est pire! Vous passez un jugement esthétique sur votre employeur ou un membre de sa famille. Bien que le jugement esthétique soit positif, vous n’êtes cependant pas autorisé à  vous exprimer sur ce plan dans le cadre de vos fonctions.

Imaginez-vous si Madame laissait tomber à son mari et ce, même de façon anodine, « le majordome me trouve belle », ou encore  » Stevens me trouve éblouissante ».

Pouvez vous imaginer les problèmes potentiels que cela pourrait  créer?

Ce qui est en jeu ici c’est le lien de confiance vu l’intimité lié au cadre de la fonction soit: le lieu de résidence de l’employeur, son foyer, et le fait que la relation place en présence des personnes de sexe opposé.

Si le majordome était une femme, de nos jours certaines le sont,  il n’y aurait pas de problème. Ou si la question à Stevens était posée par (Monsieur) son employeur:

« Stevens comment me trouvez vous? »  Il ne répondrait pas « éblouissant etc. » mais  pourrait répondre facilement et simplement « vous êtes très élégant ».

Mais revenons à notre situation et tâchons de trouver la bonne réponse.

Répondre « vous êtes OK », « c’est correct » ou « Super » en esquissant quelques pas de Hiphop ne sont pas non plus de bonnes réponses…

La bonne réponse est de répondre: « C’est bien »

Seulement ça?  Me direz vous (je vois votre moue).

C’est d’un banal consommé n’est ce pas?

Vous avez raison et Madame pense de même. Elle vous regarde en répétant et en affichant un air mi- amusé mi-inquiet  » C’est bien, c’est seulement bien Richard? »

Je répèterais « C’est bien » mais cette fois-ci avec un hochement de tête approbateur et une expression du visage qui confirmerait  l’approbation, peut être même  en appuyant sur le mot bien mais je n’en dirais pas davantage.

De ceci Madame va conclure deux choses. La première est qu’elle n’obtiendra pas de compliments ni de jugement esthétique à son endroit et la seconde qu’elle peut sortir  confiante, tout va bien, il n’y a rien qui cloche.

Même à notre époque actuelle, infiniment plus libérale qu’avant, c’est la façon moderne de transiger avec une situation équivoque, en apparence anodine, mais qui pourrait facilement et rapidement avoir des conséquences fâcheuses pour le majordome, voire lui coûter sa place.

Est ce que Stevens approuverait cette réponse?

 Oui, sans doute.  Avec la réserve, qu’à son époque, jamais Madame ne lui aurait posé cette question. Les rapports hommes-femmes étaient beaucoup plus rigides et codifiés.

Dans nos sociétés libérales, de nos jours, ces barrières sont tombées et nous sommes en apparence moins rigide, mais d’autres lignes invisibles sont néanmoins bien présentes telles des faisceaux laser qui gardent les valeurs dans les banques et les musées.

Pour Stevens, la dignité de sa fonction de butler était la chose la plus importante, mais ce caractère formel est à toutes fins utiles disparu et ne sied guère à l’ethos de notre époque.

Ce qui est  resté intact cependant ce sont les principes fondamentaux, ce que le Tao et la sagesse chinoise nous a  enseigné sous les noms de maintien et de contenance.

Pour les adeptes du Qigong (dont je suis) le maintien relève de la posture Yang et la contenance procède de bien s’asseoir, de la posture Yin, ou s’asseoir à quelle place et comment a donné naissance à la bienséance (bien-séance) et la posture au maintien, à la droiture, à l’homme droit, Gishi comme disent les japonais, en faisant référence à la droiture, la rectitude[2], comme vertu chevaleresque. Pour les taoistes, quand il y a un bon rapport entre maintien et contenance on considère qu’il y a harmonie et capacité de régénération.

Se maintenir libre et droit et contenir l’unité en profondeur sont les garants de la rectitude.

C’était valable il y a deux mille ans et c’est valable à l’heure actuelle.

Trouvez vous cela un peu ésotérique? Dans la prochaine chronique nous serons plus terre à terre en abordant d’autres Sticky Wickets plus gratinés cette fois, soit: quoi dire quand Madame s’apprête à sortir et vous demande votre avis sur un (horrible) chapeau qu’elle porte fièrement ou, pire encore, qu’elle est affligée d’une haleine de cheval… vous pouvez déjà commencer à y réfléchir.

Vers: L’art du majordome IX/ The Art of Butlering IX

[1] Sticky Wickets: expression empruntée au cricket ou la balle effectue des faux bonds sur un terrain inégal ou en mauvais état.

[2] « La rectitude est l’ossature principale qui assure la fermeté et permet de se tenir debout et droit. Sans épine dorsale, la tête ne pourrait se maintenir, ni les mains se mouvoir, ni les pieds supporter le corps. Ainsi, sans la rectitude, ni le talent, ni le savoir ne peuvent faire d’une carcasse humaine un chevalier. Si l’on cultive sa rectitude, le talent et le savoir sont secondaires »  ext. du Bushido (Japon, 1616).


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