L’art du majordome VII / The Art of Butlering VII

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Tel un bateau qui prend la mer….

À ma dernière chronique nous avons parlé de l’art de porter un toast et je vous ai laissé sur une question relative à la tasse à bouillon et au consommé au Xérès, la voici de nouveau:

le bouillon qui est servi dans une tasse à deux anses et vous qui disposez également d’une cuillère à soupe, comment allez-vous consommer votre consommé?

Question existentielle s’il en est une, n’est ce pas?

Et bien, voici la réponse correcte: Vous utiliserez les deux. Au départ vous utiliserez la cuillère et vers la fin, si vous avez aimez ce consommé, à l’aide des deux anses vous boirez le reste.

Normal, c’est une tasse à bouillon. Vous vous garderez cependant de faire de même avec un potage servi dans une assiette creuse. La politesse de laisser un peu de potage et de ne pas tout manger est la règle et la dégustation d’un consommé est l’exception qui confirme la règle.

La technique de la cuillère.

Ce qui permet de manger avec grâce, c’est un ensemble de techniques, mais une qui n’est pas bien connue c’est l’usage correct de la cuillère.

Voici comment on apprenait aux enfants en Angleterre:

« Like a ship going to sea, I spoon my soup away from me« , phrase que je traduirais par:

« Tel un bateau qui prend la mer, loin de moi j’éloigne ma cuillère« .

Ce geste en apparence anodin en est un d’élégance. Manger en éloignant sa cuillère  forme un geste circulaire qui est  agréable à voir.

Bien des personnes pourront sourire à lire ceci, mais pensez à la somme d’efforts et le coût élevé qui entre en jeu pour la préparation d’un dîner élégant.

Lorsqu’on lit sur le carton d’invitation pour un dîner prié (ici encore je prends la formule correcte anglaise) « Mr and Mrs … request the pleasure of your company »,  c’est une formule d’invitation assortie d’une injonction: on requiert le plaisir de votre compagnie. Cela signifie, en clair, qu’il y a un contrat moral en train de se concrétiser. D’une part l’hôte, celui qui invite, tâchera de tout mettre en œuvre pour faire en sorte que la soirée soit  la plus belle et la plus réussie possible, mais il y a une contrepartie. Dans « request the pleasure of your company » le sens n’est pas que vous parveniez à prendre du plaisir à la soirée, c’est implicite, mais ce que l’on attend également c’est que vous soyez vous une source de plaisir pour les autres invités et votre Amphytrion[1].

Il existe bien des façons d’être agréable en société, vous pouvez avoir une conversation brillante et spirituelle (en France c’est prisé) mais ce n’est pas nécessaire, ce qui est essentiel partout cependant, c’est que vos manières soient impeccables. Si vous êtes d’un naturel discret et réservé vous pouvez ne pas parler beaucoup mais votre langage corporel et les usages que vous avez à table plaident pour vous et disent l’essentiel. C’est pourquoi on a devisé et convenu d’un code et d’un mode de comportement à travers les siècles qui ont retenu les usages les plus agréables et les plus susceptibles de plaire. J’ai eu le plaisir d’étudier les manières anglaises, françaises et l’étiquette dite « continentale » (le nord de l’Europe) dans les Pays Bas et je peux témoigner que cette codification, cet ensemble de gestes simples, de choses à faire ou à éviter ne sont jamais bien difficiles à exécuter mais peuvent contribuer à rendre une soirée unique, mémorable, vraiment belle et parfois magique.

Convaincus? Vous voilà maintenant prêts à devenir des virtuoses des couverts. Les livres d’étiquette vous détailleront les bonnes méthodes pour chacun des ustensiles, mais le bon usage de la cuillère vous est désormais acquis.

Pour ce qui est des liquides, il y a des règles également. Comme vous êtes dans le cadre d’un dîner prié et non au restaurant, c’est à dire que vous ne payez pas pour la nourriture que vous recevez, il est considéré comme élégant de ne pas vider complètement son verre de vin ou d’en redemander. Votre hôte verra à ce qu’il y ait suffisamment à boire pour accompagner les plats servis et le personnel va certainement s’offrir à les remplir, mais les vider systématiquement n’est pas élégant. Pour accompagner un plat, un verre devrait suffire et si les plats sont servis chacun avec leur vin il est probable que vous aurez généreusement bu à la fin du repas.

« La modération a bien meilleur goût » comme le dit Éduc’alcool et l’hôte a pour devoir d’être généreux mais pas de pousser à la consommation. Si l’hôte entend servir des boissons alcooliques en quantité et en qualité, il doit pouvoir offrir l’hébergement à ses invités ou encore avoir prévu un service de voitures avec chauffeurs. Si d’aventure un invité a trop bu, il est du devoir du majordome de ne pas lui rendre ses clés et de le laisser conduire. Sa responsabilité et la responsabilité légale de son employeur se trouveraient alors impliquées. Ceci, il est vrai, peut conduire à des situations délicates ou quelquefois des invités font pression, surtout quand ce sont des personnes importantes qui n’ont pas l’habitude de se voir contrariées ou gênées dans leur mouvements, mais un bon majordome ne saurait fléchir et laisser un invité se placer en position de causer un accident ou de se blesser.

Mais il y a pire, ou, quand un majordome cesse d’être gentil.

Au chapitre de l’évaluation et du jugement des situations, un majordome doit constamment veiller aux intérêts de son employeur et au calme dans sa demeure. À cette fin il observe et pratique l’écoute sélective. L’écoute sélective est l’art d’entendre certaines phrases et de décoder certaines situations et de bloquer d’autres types de conversations. Par exemple, il n’aura aucune attention portée vers les invités qui échangent propos (et confidences) et ne prendra aucune part aux conversations. De fait, il est trop concentré sur le service et le déroulement de la soirée pour s’y intéresser. En revanche, s’il entend un invité dire à son voisin de table, même à voix basse, que le consommé est trop froid, il en apportera un autre sans qu’on lui ait demandé et fera la substitution. S’il constate par ailleurs qu’un invité a trop bu et se comporte de façon excessive, exagérée et désobligeante envers ses voisins et risque de faire déraper le dîner, il se doit de prévenir son employeur pour lui demander des instructions. Ceci est très délicat et voici la façon dont il s’y prendra.

Tout se fera discrètement, mais sans hésitations. D’abord, il ira au cellier prendre un bouteille et s’approchera calmement de l’hôte et tâchera de capter son attention. Une fois que son employeur lui fera signe de s’approcher il s’inclinera vers lui en lui montrant la bouteille et lui dira à l’oreille: « Apparemment  Monsieur X pose problème à ses voisins ». Son employeur relèvera la tête et évaluera discrètement la situation. Il lui dira deux choses, soit de ne rien faire et ne pas s’en préoccuper, ou bien il lui dira que X doit quitter la table et ne doit pas revenir. Le majordome tout en jetant un regard sur la bouteille laissera entendre par son langage corporel que l’échange aura porté sur le fait de savoir si oui ou non il devait servir ce vin, visant ainsi à ne pas troubler le climat ni inquiéter les convives.

Il ira poser la bouteille à l’office, placera un aide à l’extérieur de la salle à dîner, ira chercher les clés de voiture dans les poches du manteau de X (dans une chronique précédente je vous avais montré comment on pouvait gérer le vestiaire et se souvenir facilement des habits des invités) et se dirigera calmement vers le convive. Avec un ton très poli (mais déterminé) il lui dira qu’il est demandé d’urgence au téléphone. Une fois sorti, l’aide se placera devant la porte de la salle à dîner et un taxi (prépayé par le majordome) attendra pour le raccompagner. Le majordome avec la plus grande politesse et un air contrit l’avisera que son employeur souhaite qu’il quitte le dîner. Si l’invité demande pourquoi, le majordome répondra qu’il en ignore la raison (c’est le choix de son employeur et non le sien) et lui offrira une tasse de café. Si l’invité réclame des explications et demande à retourner parler à son employeur le majordome répètera que c’est malheureusement impossible et lui tendra son manteau en répétant l’invitation à boire une tasse de café. Plus tard, ou le lendemain, le majordome rapportera lui même sa voiture à son domicile. Si l’invité passe lui même la prendre, le majordome l’accueillera avec le sourire et n’aura aucun souvenir de ce qui s’est passé la veille.

Pendant ce temps, le service continuera normalement. Une fois l’invité dans le taxi et s’il était accompagné, le majordome retournera calmement dans la salle et ira discrètement prévenir sa compagne à l’aide de ces mots: « Apparemment, Monsieur X a pris des antibiotiques toute la journée, ce n’est pas grave rassurez-vous, mais il doit rentrer au domicile pour se reposer. Souhaitez vous l’accompagner Madame? »

Son épouse aura alors le choix de s’excuser auprès de l’hôte prétextant le malaise physique de son mari (les antibiotiques étant, bien sûr, une excuse toute faite fournie par le majordome pour lui permettre de trouver les mots et de sauver la face) et ira le rejoindre, ou bien préférera-t-elle rester à table et rentrer plus tard à la fin de la soirée. Elle choisira.

Notez bien ce mot « apparemment », jamais le majordome n’accuse ou ne juge de la situation.

Il porte à l’attention de son employeur les faits ou passe des messages à l’attention des invités.

Même s’il était témoin de la disparition d’un objet  précieux il agirait de façon à ne blesser personne.

Pourquoi? Tout simplement parce que toute personne présente dans la demeure de son employeur doit être traitée avec un maximum d’égards et selon les règles de l’hospitalité.

Même si des situations graves surgissaient ou des fautes se commettaient, l’harmonie et la sérénité devraient continuer à régner.

Un exemple: Un invité voit un bel objet dans le salon, un œuf de Fabergé posé sur une console.

Il s’approche, le prend dans sa main, le regarde un moment et…le met dans sa poche.

Le Butler, de loin, est témoin de la scène et constate après un certain temps que l’objet n’est pas revenu sur son présentoir. Le majordome s’approchera alors du convive, le prendra à l’écart et lui dira discrètement:

« Apparemment, vous êtes un connaisseur et semblez intéressé par les collections de mon employeur. Permettez-moi de vous dire que les plus beaux et les plus précieux Fabergé se trouvent dans son bureau. Si vous voulez, une fois que vous aurez fini d’examiner celui-ci, je vous montrerai les autres ».

Ne croyez vous pas qu’il est plus que probable que l’objet revienne rapidement à sa place?

Et oui, la discrétion et la politesse, comme la modération, ont bien meilleur goût.

Au prochain numéro, nous continuerons sur le sujet des situations délicates, appelées « sticky wickets » en anglais.

Vers: L’art du majordome VIII/ The Art of Butlering VIII

[1] Amphitryon: celui qui reçoit. Par allusion au vers de l’Amphitryon de Molière. « Voilà l’amphitryon. Notre amphitryon nous a bien régalés ».



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