L’art du majordome VI / The Art of Butlering VI

Porter un toast sans se griller

À ma dernière chronique, si vous vous rappelez bien, nos invités étaient passés à table et la chronique se terminait par ces mots :

« Vous avez engagé la conversation avec vos voisins de table et maintenant vous regardez ce qui se trouve devant vous. Tout est beau et à sa place. Vous remarquez qu’il y a à votre droite un verre de Xérès (Sherry). Le premier service est un consommé dans une tasse à bouillon. Il vous brûle d’envie de porter un toast à votre hôte. Que faites-vous?

Vous vous levez et demander un moment d’attention à la compagnie en les invitant à boire à la santé de votre hôte qui vous a préparé ce très beau repas? »

Alors, êtes-vous tentez de répondre oui ou vous interrogez-vous encore?

En effet, que faire avec ce verre de Xérès ? Ce merveilleux vin du sud de l’Espagne,

un vin de qualité qui n’a pas encore pris toute la place qui lui revient ici au Québec  et où l’on en trouve d’excellents à prix doux (je vous promet de vous en faire quelques suggestions dans ma chronique sur les vins d’ici peu).

Et, quid de l’art des toasts?

Est-ce pourtant si compliqué de simplement remercier son hôte?

Ce mot « toast » au fait, qu’est-ce que cela signifie?

Enfin, pourquoi appeler le fait de saluer un hôte « porter un toast » ?

Nous allons tâcher de répondre maintenant en abordant cette question sous divers angles.

Commençons donc par le choix de ce mot « toast »,  un mot intriguant n’est-ce pas?

Tout d’abord précisons que ce mot anglais est d’usage, et ce depuis des siècles, tant en anglais qu’en français.

À l’origine ce mot faisait référence au pain grillé épicé que l’on ajoutait au vin pour  le rehausser et le rendre  plus savoureux (c’est vous dire si la qualité des vins n’était pas souvent au rendez-vous…).

Puis, il fut utilisé de façon métaphorique où l’on tâchait de signifier ainsi que la personne que l’on honore rehausse l’assemblée par sa présence, son mérite, son prestige, etc… .

Pour porter un toast, on doit proposer.  Si l’expression française est de « porter un toast » l’expression anglaise elle est: « I propose a toast to… ».

Donc pour ce faire, celui qui propose doit se lever et, ayant capté l’attention de l’assemblée, il porte un toast à une personne (ou au groupe) en la (les) désignant avec son verre et en prononçant les mots d’usage, en adressant un compliment ou un remerciement suivi ou non d’un petit discours et finalement en buvant à sa (leur) santé.

Comme on se penche ici sur la bonne façon d’honorer son hôte, pensons donc le cas par rapport à une personne et non au groupe.

Maintenant, après le toast, c’est la personne ainsi honorée qui doit réagir et respecter un certain code.

Tout d’abord, si  le proposant, ou tous, se sont levés, elle se garde de le faire. Elle restera assise. Ensuite, pendant que l’assemblée lève son verre, elle se garde de les imiter car il n’est pas convenable de boire à sa propre santé. Enfin, quand tous se seront assis de nouveau, ce sera au tour  du récipiendaire de se lever et, son verre à la main, de remercier, dire quelques mots. Enfin il boira à la santé de ceux qui l’ont salué.

Alors, pour notre dîner, fort  de  ces bons usages, notre invité se lève-t-il, prend-il son verre de sherry  pour porter un toast à son hôte?

Non. Sous l’angle de l’étiquette il serait fautif.

La raison en est la suivante: Il appartient à l’hôte, c’est son privilège, de pouvoir porter le premier toast, ce qu’il fera au moment qu’il jugera approprié pour honorer un invité de marque ou remercier ses invités de leur présence. Il pourra en plus souligner l’occasion qui les réunit tel un anniversaire, une promotion, etc…, ou le simple plaisir d’être tous ensemble.

De même, tous boiront sauf la personne désignée. S’il s’agit de porter un toast au groupe, l’hôte boira seul. Une fois l’hôte assis, et une fois que l’invité d’honneur aura réciproqué, quiconque pourra par la suite profiter de l’occasion, se lever et porter un toast à son tour.

Maintenant, à quel moment porter un toast?

Normalement  les toasts ne se portent pas en début de repas. Par exemple, le toast porté à la reine le « Loyal Toast » se propose après le plat principal.

Souvent en privé on va le porter au dessert, ce qui nous permettra de souligner l’excellence du repas et, si l’on sert du champagne ou un liquoreux, ce sera du plus bel effet de lever un verre propre mettant en relief la belle robe dorée du vin.

Corsons l’affaire; un invité ne boit pas de vin, que se passerait-t-il pour lui?

Porter un toast avec un verre vide ou un verre d’eau ne convient pas.

Il y a des personnes qui, ostensiblement,  montrent leur refus des boissons alcoolisées et retournent même leur verre sur la table de façon à ce qu’il soit visible pour tous qu’elles n’en veulent pas. Comme majordome, je réprouve cette façon de faire.

Pourquoi? D’abord ceci attire l’attention et en plus elles auront un verre vide pour prendre part au toast et remercier leur hôte le moment venu.

Si on ne boit pas, il est préférable  de laisser le service se faire normalement et de ne pas toucher son verre de vin. Les serveurs auront compris et ne lui en serviront pas davantage. L’invité pourra ainsi porter un toast avec grâce. Quand on ne boit pas il s’agit de porter simplement le verre à ses lèvres comme tout le monde et d’y tremper les lèvre ou de mimer le geste. Dans notre culture occidentale, porter un toast est une salutation et n’est pas fait pour boire davantage ou faire cul sec.

À ce propos, une anecdote.

À la faveur de la prospérité retrouvée, savez-vous que la fièvre des grands crus s’est emparée des chinois fortunés. Ils payent volontiers en ce moment des prix exorbitants pour pouvoir obtenir les bouteilles les plus prestigieuses.

À votre avis qu’elle est le vin le plus prestigieux aux yeux des chinois?

Le Lafite!

Pourquoi le Lafite, nul ne le sait, peut-être parce que le mot est facile à prononcer ou à se souvenir en Chine, ou peut-être est-ce parce que ce fut le premier des premiers crus à être classé lors du mythique (et toujours actuel) classement de1855? En fait, personne ne le sait vraiment; c’est un mystère. Mais le vin de chez Lafite est un grand seigneur, ça il n’y a pas de doute.

Toujours est-il que là-bas c’est le plus cher, et l’Étiquette chinoise vous oblige à offrir le meilleur à vos invités de marque lors d’un banquet ou d’un dîner d’affaires.

De nos jours, la présence d’une bouteille de grand prix vous pose son homme.

Mais, les chinois ont été soumis au communisme pendant des décennies et ils ont acquis une façon de porter un toast… à la russe. Or, normalement on boit de la vodka là-bas.

La façon correcte de boire de la vodka, tel que me l’ont apprise des amis russes, est de la servir droit sortie du congélateur et de la boire d’un trait sans y goûter en se l’envoyant derrière la cravate. Pourquoi? La raison en est toute simple. Selon eux, moins on la goûte, mieux on se porte.

Les chinois vont donc porter un toast de cette manière, avec du Lafite, et la bouteille sera par la suite posée sur la table sans que personne ne boive ce qui pourrait en rester avec le repas. Pour nous c’est un peu surprenant n’est-ce pas?

Mais, revenons à nos moutons, et regardons la situation avec le verre de sherry.

Si l’on ne peut pas porter un toast, et que l’hôte attende au dessert avant d’en porter un, qu’allons nous faire? Le boire en accompagnement du consommé?

Non, ce n’est pas pour cela qu’il est servi.

Il est là tout simplement pour parfumer le bouillon que l’on désigne  habituellement comme un consommé au Xérès. Conséquemment, il s’agit de prendre le verre et, d’un geste assuré, de le verser dans sa tasse à bouillon.

Pour la prochaine fois, je vous laisse une autre question : le bouillon qui est servi dans une tasse à deux anses et vous qui disposez également d’une cuillère à soupe, comment allez-vous consommer votre consommé?

Quelle histoire encore! Je vous comprends mais savez que manger de la soupe intéresse beaucoup les livres d’Étiquette… .

Quelqu’un a déjà même définit l’Étiquette par :

« L’Étiquette, c’est le bruit que l’on ne fait pas en mangeant sa soupe ». (B.Cerf)

En attendant, comme Molière qui faisait dire à Chrysale dans les Femmes Savantes :

« Je vis de bonne soupe et non de beau langage », surtout ne vous privez des bons potages que nous pourrons bientôt confectionner avec les légumes de saison.

Vers: L’art du majordome VII/ The Art of Butlering VII

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