L’art du majordome V / The Art of Butlering V

« Celui qui reçoit ses amis et ne donne aucun soin personnel au repas qui leur est préparé n’est pas digne d’avoir d’amis »

C’est par cette injonction de Brillat Savarin (1755-1826), célèbre gastronome et hédoniste ayant vécu en France à l’époque de la Révolution française que nous reprenons nos travaux.

Certes son jugement est sévère, mais vous qui suivez régulièrement les recommandations de cette chronique, vous  êtes hors d’atteinte car vous connaissez bien l’art et la manière de recevoir avec élégance.  Des soins personnels nous en apportons depuis le début, tant au niveau des préparatifs de la salle, du nettoyage et du polissage de l’argenterie et des cristaux, du dressage des couverts, que de la planification du dîner.

Dans une chronique précédente nous avons accueilli nos convives et nous leur avons offert une petite réception au champagne en guise d’apéritif. Nous avons également implanté un système simple et efficace pour la gestion de la garde robe et « Madame est servie » l’annonce fut faite que  le dîner allait être servi.

Nous avons aidé les dames à prendre place et notre petite assemblée maintenant s’apprête à recevoir son dîner.

Dans cette chronique nous allons nous pencher sur les usages qui régissent le comportement de l’invité élégant.

Ici, nous sommes en  privé, il ne s’agit donc pas de Protocole, ce qui nous éclaire c’est l’Étiquette. Certains lecteurs réguliers m’ont fait part qu’ils étaient des élus. Précisons pour eux que le Protocole se fait plutôt en amont et que l’Étiquette est bien suffisante dans la plupart des cas pour régir les comportements.

Quelle est la différence entre les deux?

Simplement que le Protocole régit le rapport entre les puissances et que l’Étiquette régit le rapport entre les individus.

Un exemple: dans la chronique précédente nous disions que Madame (notre hôtesse) décidait du plan de table. Elle pouvait s’y exprimer au gré de sa fantaisie, avec bien entendu une certaine conscience du Protocole si elle se trouvait en présence d’élus ou de militaires  ainsi que de membres du clergé.

Prenons un cas concret, si un invité est le maire de Montréal, Denis Coderre.

S’il est invité en qualité de maire, sa place à table sera régie par le Protocole.

S’il est invité en qualité d’ami personnel de la famille, l’étiquette prévaudra.

Il sera probablement assis à la droite de Madame en qualité  d’invité d’honneur mais  en privé ceci ne revêt pas le même caractère officiel.

Certains pourraient lever les yeux au ciel en se disant: « voila bien des formalités », mais  comprenez que dans un cadre officiel ou, par exemple, monsieur Denis Coderre (maire de Montréal) reçoit le maire de Paris, ceci a son importance. Une entorse au Protocole et c’est la Ville de Montréal qui insulte la Ville de Paris.

Adieu entente cordiale, veaux, vaches, cochons, couvée et importants contrats…

C’est pourquoi le Protocole, un mot qui sonne avec une rigidité certaine est si important dans un cadre officiel.

Mais pour nous, c’est plus souple, nous sommes dans le cadre d’un dîner prié, c’est à dire un dîner privé  avec cartons d’invitation. (Nous aborderons  dans une chronique ultérieure  le sujet de la correspondance et de la rédaction du carton d’invitation).

Pour l’heure nous sommes à table.

Peignons la scène: les bougies font scintiller l’argenterie et les verres, tout le monde se salue et échange sourires, regards et hochements de tête. L’ambiance est chaleureuse et les conversations légères. Vous, cher lecteur, vous regardez de façon imaginaire la scène vu de la mezzanine.

Mais que constatez vous  sur cette belle nappe blanche?  Ici un étui à lunettes, là une petite bourse,  là un Iphone ou Blackberry…

Question: allez vous froncer les sourcils?

Si oui,  pourquoi? qu’est ce qui vous dérange?  les objets  sur la table?  tous ou certains d’entre eux?

Procédons par élimination: d’accord l’étui à lunettes n’a pas sa place là.  Mais  ces petites bourses recouvertes de paillette?

Elles doivent partir aussi. (On les place sur la chaise derrière soi)

Et le téléphone? bien sûr que ce n’est pas le moment pour lire ses courriels  ou  bien téléphoner… Mais attendez, cela se corse, si la personne qui l’a placé sur la table fait remarquer qu’il est obstétricien et qu’il s’attend à être appelé qu’allez vous faire?

Tolérer? C’est bien, mais ne croyez vous pas qu’un téléphone sur la table peut nuire au climat d’intimité d’un dîner privé?

De nos jours on voit de tout: pendant les cours, des gens vérifient leur courriels sur leur Blackberry .

Alors pourquoi entre les plats ne pas passer discrètement un ordre de vente à son courtier ou parler à son chef de cabinet par messagerie texte?  Serait-ce le moment de passer à l’Étiquette 2.0: communication tous azimuts en toutes circonstances?

En fait, notre médecin, homme du monde, ne vous posera pas cette colle car il aura préféré remettre son téléphone au responsable du service, au majordome  par exemple, qui aura pour mission de prendre l’appel ou, si  le majordome doit circuler parmi les invités, il laissera le téléphone à l’office ou à la cuisine avec pour consigne donnée à un de ses assistants de le prévenir si quelqu’un appelle. Si cela se produit, il ira prendre l’appel et préviendra  discrètement l’invité concerné qui l’avisera de se intentions.

Pour l’exemple nous avons choisi un obstétricien de garde.

Cet invité médecin aura préalablement prévenu l’hôtesse, en lui ayant fait porter des fleurs dans l’après midi, qu’il est de garde et qu’il risque de devoir s’excuser si on l’appelle.

Ainsi, si il doit le faire, il prendra congé simplement en saluant les personnes à sa droite et à sa gauche puis se retirera rapidement et discrètement.

L’hôte et l’hôtesse aviseront et préciseront le cas échéant le motif de son départ.

Par ailleurs, si il s’avère que le téléphone attendu a pour but de faire le suivi chez un patient dont il attend certains résultats importants, notre médecin prendra acte ou pourra communiquer un message au majordome qui le relayera à  son service médical ou à la personne au bout du fil.

Le médecin convive qui doit être contacté et qui a accepté cette invitation tâchera de s’acquitter de son devoir sans quitter la table.

Dans un cadre élégant et formel comme un dîner prié, on essaie autant que possible de ne jamais quitter la table. Pour un médecin devant faire face à une urgence c’est compréhensible mais, normalement,  cela ne se fait pas.

Plus on monte dans l’échelle sociale, plus les convives sont à des niveaux de responsabilité et de direction ou ils ont des transactions en cours qui mériteraient qu’ils puissent s’éloigner de la table à l’occasion.

Ceci ne se fait simplement pas.

Dans mon expérience, je n’ai jamais vu ni ministres, ni financiers le faire.

« O temps suspend ton vol » écrivit  Lamartine.

Le temps d’un dîner est un temps « sacré » et dès lors que vous avez accepté d’y prendre part  vous devez y être entièrement, présent de corps et présent d’esprit.

Peut être qu’à une certaine époque les gens avaient des vies moins mouvementées, mais de nos jours, une capacité d’attention soutenue semble être une qualité rare. De plus en plus de gens sont obsessivement relié à leurs téléphones et leur capacité à être centrés, calmes, attentifs et impliqués dans le moment présent se trouve diminuée d’autant.

Dans  cet exemple on utilise le cas d’un médecin de garde mais il serait utile de retenir que, dans toutes circonstances,  si vous vous attendez à recevoir un appel important, prévenez la personne qui est avec vous que votre rencontre risque d’être perturbée quelques minutes  et demandez lui son approbation (mieux: sa permission) d’avance. Il est à peu près certain  qu’elle acquiescera et ne sera pas froissée pour autant. Si en revanche vous  ne le faite pas, il vaudra mieux que le lien qui vous unit à votre interlocuteur soit un lien hiérarchique fort sinon il risque d’y avoir des conséquences. L’Étiquette, cet art de ménager les susceptibilités en se mettant à la place de l’autre, a pour but d’éviter ou de minimiser les désagréments de l’existence et des conséquences fâcheuses qui puissent en découler.

Donc, vous voilà entièrement disponible à la société qui vous entoure et au dîner.

Entamez alors la conversation avec votre voisin(e).  Abordez le sujet de votre choix, mais rien de trop compliqué ou qui pourrait vous entraîner à des niveaux de conversation intenses, interminables.

Méfiez vous de l’apparente politesse de votre voisin ou voisine.  Ayez la grâce de mettre un terme à une conversation même apparemment jugée intéressante  par la personne qui vous écoute.

Une anecdote: une dame me racontait  un jour  qu’elle avait demandé à son voisin de table quelque peu taciturne pour briser la glace: « Est ce que vous avez un hobby? » le monsieur sursauta et dit: « Un hobby? un passe-temps? En fait j’aime bien collectionner si on peut appeler ça un passe-temps ». « Et que collectionnez-vous? » demanda-t-elle. « Les tracteurs de ferme » répondit-il;  et d’ajouter « Mais ce n’est pas au goût de tout le monde ».

Elle lui répondit: « Ce n’est pas banal en tout cas » et le monsieur arbora un large sourire et dit: « Ce n’et pas tout les jours que je rencontre quelqu’un que cela intéresse » et il se mit à lui parler tracteur de ferme tout au long du repas. Elle, poliment, l’a écouté…

Mon conseil, faites court et tenez vous à des phrases simples de type: Un sujet, un verbe voire un complément et… une conclusion.

Oscar Wilde écrivait: « la conversation doit tout aborder mais ne rien approfondir »

À chaque service profitez-en pour changer de côté. Potage, conversation à droite par exemple, premier plat on passe à gauche, deuxième plat à droite et ainsi de suite.

En fait, il ne s’agit pas d’être systématique, il s’agit de ne pas éviter de parler à ses voisins. Si la table n’est pas trop large, vous pouvez faire la conversation à votre vis à vis mais évitez la si les chandeliers et le bouquet d’oiseaux du paradis qui ornent le centre ont la densité de la forêt équatoriale.

Si vous êtes d’un naturel réservé,  il n’est pas nécessaire que vous soyez loquace (ou que vous ayez l’esprit d’un Oscar Wilde). Soyez naturel, présentez une image d’ouverture, le langage corporel est très important et écoutez davantage. Vous pourrez même vous faire apprécier de cette façon. Dans certaines pays et cultures ou l’on se doit de briller en société (la France, par exemple) on ne manque pas de personnes qui parlent bien et qui aiment bien parler. Le déficit se trouve davantage du côté du nombre de personnes disposées à vous écouter.

Poursuivons!  Vous avez engagé la conversation avec vos voisins et maintenant vous regardez ce qui se trouve devant vous. Tout est beau et à sa place. Vous remarquez qu’il y a à votre droite un verre de Xérès (Sherry). Le premier service est un consommé dans une tasse à bouillon. Il vous brûle d’envie de porter un toast à votre hôte. Que faites vous?

Vous vous levez et demander un moment d’attention à la compagnie en les invitant à boire à la santé de votre hôte qui vous a préparé ce très beau repas?

Je vous laisse méditer là dessus (j’y répondrai à la prochaine chronique).

Vers: L’art du majordome VI/ The Art of Butlering VI

Oscar Wilde (1854-1900)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s