L’art du majordome IV /The Art of Butlering IV

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Why, then the world’s mine oyster,
Which I with sword will open.
— William Shakespeare, The Merry Wives of Windsor

 

“The World was my oyster…”

C’est par le début de ce mot d’esprit d’Oscar Wilde[1] que j’aimerais vous accueillir (la citation au complet se trouve à la fin de l’article).

Si vous suivez régulièrement cette chronique sur l’art de vivre et de recevoir, vous aurez  probablement remarqué que nous avons progressivement préparé une salle à dîner, fait briller les cristaux et mis le couvert. Nous sommes ensuite passés au salon où nous avons accueilli les convives avec une réception au Champagne. Je vous propose maintenant de passer à table….

Nous aborderons le bon déroulement d’un dîner, en parlant d’étiquette, tout en prodiguant trucs et conseils de façon à chercher à transformer un repas élégant en un moment unique. À la fin de la chronique, j’aborderai aussi le chapitre des valeurs qui sous-tendent l’étiquette. Par les commentaires que j’ai déjà reçus, je vois que certaines personnes croient que l’étiquette est une joliesse, une fleur à la boutonnière, un petit luxe non essentiel, souvent prisée par des gens aussi snobs que superficiels.

Personnellement, je pense exactement le contraire. J’y vois une valeur structurante, l’éthique et les valeurs humanistes qu’elle véhicule me paraissant une nécessité à réactualiser eu égard au monde contemporain qui nous entoure. J’essaierai donc de plaider dans ce sens à l’aide de commentaires et d’anecdotes appropriées. À table donc :

« Madame est servie! »

C’est avec cette formule consacrée que vous inviterez  les gens à passer à table.

Dans un milieu anglophone, on dira plutôt : « Dinner is served « .

Rappelons en passant qu’ici, au Québec, où anglophones et francophones se côtoient, certaines expressions diffèrent et ne peuvent se traduire littéralement

Utilisez l’une ou l’autre, mais, à moins que vous vouliez provoquer un grand éclat de rire, dites seulement  « Madame est servie » et n’ajoutez pas (en traduisant) «Madam is served ».

Si, par ailleurs, certaines dames de vos invités sont  unilingues anglaises, vous vous adresserez  à elles en les appelant « M’aam » (qui se prononce comme « m’ham ») et non « Madam[2] ».

Concrètement, sur le plan de la logistique, que ce soit le maître de maison ou son majordome qui le fasse, l’invitation ne sera lancée qu’après que les personnes à mobilité réduite auront déjà pris place à table.

Je mentionnais également dans la chronique précédente que, l’apéritif  étant du champagne, il était possible d’apporter son verre. C’est le seul cocktail qu’il soit permis d’apporter à table.

Le plan de table ayant  fait l’objet de soins minutieux, les couples se trouveront néanmoins séparés le temps du repas de façon à favoriser un maximum d’échanges entre les convives et permettre ainsi de nouer des liens  avec de nouvelles personnes.

Dans un cadre protocolaire, cet aspect est très important car on ne peut se permettre de placer les personnes de  façon  arbitraire. Dans un cadre privé,  il y a davantage de latitude. La tradition veut que ce soit la maîtresse de maison  qui s’en charge (ou qui s’en décharge sur son/sa secrétaire ou son majordome…).

Si l’hôtesse connaît  bien ses invités, outre de s’assurer d’un bon mélange entre les générations et les intérêts de chacun,  elle tiendra aussi compte de leur psychologie. Par exemple, elle pourrait placer quelqu’un de volubile et de bon raconteur entre des invités plus timides ou taciturnes.

Un plan de table classique faisant alterner les hommes et les femmes, la place d’honneur reviendra pour la dame la plus importante à être assise à la droite de l’hôte et pour l’homme le plus important, d’être assis à la droite de l’hôtesse.

Il existe maintenant des logiciels pour préparer cartons et plans de table, mais la méthode traditionnelle présente plus de charme.

Les majordomes connaissent un outil bien utile à cette fin : les « dinner boards ». Ce sont des objets en cuir, comme un sous main assez épais, de la forme de la table et dont le pourtour est fendu de quelques centimètres. Le majordome apportera cet objet sur le bureau de l’hôtesse ainsi que des petits cartons (comme des cartes d’affaires) où seront inscrits les noms des invités.

Madame pourra ainsi étudier la situation à loisir,  puis quand elle aura choisi, elle placera les cartons dans les fentes et nous obtiendrons une représentation graphique du plan de table. Le majordome récupérera le tout et, à l’aide d’une plume calligraphique, inscrira sur de petits bristols le nom des invités avant de les disposer à leur place désignée.

Tous ayant identifié les cartons, ou s’étant fait indiquer leur place, les hommes se tiendront debout derrière leur siège et procéderont à aider les dames à s’asseoir. D’abord celle qui est à sa droite, puis celle qui est à sa gauche. Un butler qui s’acquitte de cette tâche à l’habitude de demander à la personne  assise « êtes-vous confortable? » pour savoir s’il est utile de pousser le siège un peu plus près de la table.

Truc : certaines chaises étant assez lourdes ou placées sur un tapis, il est plus facile de les faire bouger en poussant le pied arrière de la chaise avec sa chaussure.

Maintenant, permettez-moi d’interrompre momentanément le fil du déroulement du dîner pour reprendre en amont un aspect important de la logistique de la soirée que nous n’avons pas couvert dans nos chroniques précédentes, soit l’accueil  des invités et la gestion de la garde-robe.

Pour l’accueil, s’il s’agit d’un dîner prié, les invités se présenteront ou présenteront un carton d’invitation. Si pour des raisons de sécurité vous devez vérifier les noms sur une liste, essayez quand même de les obtenir sans les demander directement. Ou bien les convives se présenteront spontanément, ou bien ce sont des habitués et vous les reconnaîtrez (ou vous aurez une banque de photos à votre disposition), ou encore ils se sont présentés à la grille et se sont déjà identifiés.

Le plus élégant consistant à faire se sentir les gens comme si vous les connaissiez depuis toujours. (Je vous raconterai plus loin une anecdote à ce sujet.)

Les vêtements : sous nos latitudes, il est assez rare que vos invités ne se présentent pas avec manteaux, bottes et chapeaux.

Si vous accueillez une douzaine de personnes, c’est assez difficile de les débarrasser de façon efficace et élégante sans avoir l’air de gérer un vestiaire.

Si il est facile de demander : « puis-je vous débarrasser? » ou « may I take your coat? »,

la magie ici consistera à leur rendre leurs affaires à la fin de la soirée, tout naturellement, sans rien leur demander. Comment faire?

Vous n’allez tout de même pas leur donner un numéro… Écrire leur nom sur un carton n’est pas très utile non plus. Si ce sont une douzaine de personnes que vous rencontrez pour la première fois, il n’est pas sûr que vous allez vous souvenir de leur nom à la fin de la soirée… et encore moins de ce qu’ils portaient.

Voici un truc de majordome:

Dans la pièce qui fera office de garde-robe, vous laisserez des cartons et des stylos. Quand vous déposerez les vêtements, vous ajouterez un carton ou vous aurez inscrits quelques signes et traits physiques distinctifs se rapportant à leur propriétaire tel : homme, cinquantaine, lunettes dorées, cheveux noirs. Si, par hasard,  vous en avez deux qui se ressemblent, vous distinguerez davantage et vous ajouterez pour le deuxième : cheveux noirs, courts, cravate bleue, etc. L’écrire en abrégé ne prendra qu’un petit moment.

Ainsi, vous pourrez continuer à converser normalement avec vos invités et, sans rien leur demander, vous leur apporterez leurs affaires.

Comme majordome j’ai constaté ceci :

La magie du moment passé en société tient à de petites choses et non à des extravagances.

Pensez-y un moment, est-ce que par hasard les événements où vous vous êtes sentis le mieux n’étaient pas justement des moments où des gens semblaient vous connaître, connaître votre nom,

semblaient aussi connaître vos besoins voire les anticiper avant même que vous ayez à les formuler?

C’est tout l’art du majordome ou de l’hôte élégant qui se trouve ainsi réalisé s’il lui est possible de vous traiter de cette manière. C’est aussi le sens de l’étiquette

Vous vous connaissez à peine et il semble que vous vous connaissiez depuis toujours. Vous vous trouvez pour la première fois dans cette maison et vous vous sentez pourtant bien confortable;  les gens sont naturels avec vous, la conversation coule de source, on s’intéresse à ce que vous dites et tout arrive pour votre bien-être sans que vous ayez à le demander ou que vous sentiez que tout est froid et règlé comme du papier à musique.

Chers lecteurs, avez-vous une anecdote personnelle à  raconter où vous avez connu un moment magique semblable? Il me ferait plaisir de vous lire (richard.sagala@me.com). De mon côté j’en ai  une pour vous :

Elle se passe en Europe. Il y a de cela une vingtaine d’années j’étais parti depuis Paris pour me rendre à Anvers en Belgique. C’était à la fin novembre.  Par l’autoroute du Nord, il fallait compter environ quatre heures pour s’y rendre. J’avais retenu une chambre dans un petit hôtel  du centre-ville dans le quartier des antiquaires. La brume sur l’autoroute, la pluie, la chaussée glissante et le fait d’avoir trouvé avec difficulté cet endroit dans une ville que je ne connaissais pas où tout est écrit en flamand, bref, le voyage m’avait passablement fatigué.

Là, à l’hôtel Rozier, une ancienne demeure privée transformée en petit hôtel de quelques chambres, le préposé nous a accueillis en français  avec un large sourire en disant : « Bonsoir Monsieur Sagala, j’espère que la route de Paris n’a pas été trop dure, c’est  assez difficile en cette saison ».

La chaleur de son ton, le fait  qu’il connaissait  mon nom et savait d’où je venais, qu’il nous parlait français (pas évident à Antwerpen en pays flamand),  tout de suite la  fatigue du voyage s’est dissipée. Je lui ai présenté nos passeports pour remplir la sempiternelle fiche de police et il a ajouté : « Si vous permettez, je vais conserver vos passeports un moment et la remplir pour vous, vous avez mieux à faire, je  pense, comme vous reposer et prendre un bain chaud avant de découvrir notre ville ».

Il nous a aidés alors à monter nos bagages, puis a ouvert la chambre et les robinets de la baignoire puis est parti discrètement. Quel accueil!  Je ne l’oublierai jamais.

Pourtant, il n’y avait là rien de bien sorcier. Il  avait simplement regardé son livre de réservations, constaté notre heure prévue d’arrivée, vu d’où l’on venait, et comme il n’y avait là que quelques chambres, ce fut relativement facile de présumer qui était devant lui. Il a simplement relié les informations et s’est adressé à nous dans notre langue avec chaleur et naturel mais, pour nous, ce fut magique.

Sortir de soi  pour se mettre à la place de l’autre, l’altérité, le respect, la volonté de plaire et de faire plaisir, d’enrichir et de transformer les situations sociales en moments riches et significatifs, voilà l’âme des usages, du savoir-faire, de l’étiquette et de la politesse.

“Etiquette requires us to admire the human race” disait Mark Twain[3]

C’est beaucoup plus qu’une suite de finesses et de subtilités et c’est au-dessus de savoir quels couteaux et quelles fourchettes utiliser. Je pense ici à la phrase d’Oscar Wilde si fine, si spirituelle :

« The World was my oyster, but I have used the wrong fork »

…et si tragique. Cette boutade cache toute la détresse d’un homme brillant, déchu, condamné à la prison à la fin de sa vie pour une affaire de moeurs qui serait jugée de nos jours anodine et qui voulait nous dire simplement : « J’ai tenu le Monde dans le creux de ma main, j’avais tous les outils, je possédais les clés qui ouvrent les portes,  mais  je n’en ai pas fait bon usage et j’ai tout perdu ».

Voilà ce que le bon usage de l’étiquette devrait nous permettre d’éviter.

Dans la prochaine chronique, nous reprendrons notre dîner, nous porterons un toast à notre hôte et, comme c’est la saison, je vous mentionne en passant que les huîtres sont délicieuses avec du Champagne…

Vers: L’art du majordome V/ The Art of Butlering V


[1]Oscar Wilde :Poëte irlandais, romancier et critique (1854-1900)

[2] « Madam » : c’est ainsi qu’en anglais on nomme une tenancière de maison close

[3] Mark Twain : Humoriste américain, écrivain (1835-1910)

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